Introduction
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Prologue
Le coffre du capitaine
Océan Indien — 1543
Àtribord ! Une voile ! Le cri fendit le vent avant même que la cloche ne sonne. Je levai la tête. Depuis la soute, je n’avais vu qu’un morceau de ciel gris par l’écoutille ouverte. Un ciel sale, bas, chargé d’embruns, qui faisait luire le pont comme une peau de poisson. Les vagues cognaient la coque avec une humeur de bête affamée, et tout le navire geignait dans ses membrures.
— Une seule ? hurla quelqu’un au-dessus.
Un silence.
Puis la voix revint, plus aiguë :
— Trois ! Trois voiles à tribord !
Là, plus personne ne rit.
Même les rats durent comprendre.
Je remontai l’échelle quatre à quatre, une gargousse contre la poitrine. La poudre sentait le soufre, le chanvre humide et la mort prochaine. J’avais appris cela en mer : chaque chose a son odeur. Le biscuit rance. Le goudron chaud. La peur des hommes. Le sang dans l’eau salée.
En sortant sur le pont, le vent me frappa au visage.
À l’horizon, trois silhouettes noires glissaient dans la brume. Elles avançaient contre nous avec cette patience cruelle qu’ont les navires ennemis lorsqu’ils savent que le vent leur appartient.
Le capitaine Héveste se tenait près de la dunette, sa longue-vue à la main. Il ne criait pas. Il ne jurait pas. C’était ce qui inquiétait le plus. Quand un capitaine se tait, c’est souvent que la mer a déjà parlé pour lui.
Le lieutenant Thouarau, lui, allait et venait comme un chien enfermé.
— Ils nous prennent par le travers, capitaine. Si nous gardons cette allure, ils auront notre flanc avant midi.
Héveste ne répondit pas aussitôt.
Ses yeux restaient fixés sur les voiles ennemies.
Puis il abaissa lentement sa longue-vue.
— Branle-bas de combat.
Le maître d’équipage hurla l’ordre si fort qu’il sembla le cracher dans la gorge du vent.
— Branle-bas ! Aux pièces ! Gabiers, dans les haubans ! Carguez-moi ce hunier avant que je vous fasse grimper avec les dents !
Les hommes se mirent en mouvement.
Les sabords s’ouvrirent dans un grincement. Les canonniers roulèrent les pièces avec des jurons. Les gabiers montèrent dans la mâture comme des diables maigres, les pieds nus sur les cordages trempés. La misaine claquait au-dessus de nous, folle, furieuse, prête à s’arracher.
Je courus vers la première pièce.
Naschez était là.
Ancien pirate portugais, maître canonnier de notre bord, il avait la barbe noire piquée de gris, l’œil mauvais et la bouche toujours prête à rire quand un autre homme aurait prié. Il caressait la culasse de son canon comme on flatte une bête dangereuse.
— Malo ! Une gargousse, pas deux ! cria-t-il. Tu veux faire sauter le bâtiment avant les Portugais ?
— Une seule, grognai-je.
— Ah ! Le morveux apprend ! Notez ce jour, les gars : on tient peut-être un miracle !
Quelques hommes rirent.
Pas longtemps.
Un premier boulet passa au-dessus de nous avec un hurlement qui fendit l’air.
Il ne toucha rien.
C’était presque pire.
On savait que le prochain chercherait mieux.
Je plaquai la gargousse dans les bras du servant. Mes doigts étaient noirs de poudre. Le vent jetait mes cheveux courts dans mes yeux. Le sel me brûlait les lèvres. J’avais le goût du fer dans la bouche, comme chaque fois que la peur remontait.
Sotham était là, près du grand-mât.
Comme toujours.
Il ne commandait personne. Il ne portait aucun galon. Il n’avait pas besoin de cela. Depuis que j’étais montée sur ce navire, j’avais compris une chose : certains hommes obtiennent l’obéissance avec des cris ; Sotham obtenait le silence en regardant seulement.
Il mâchonnait un bout de bois, les yeux plissés vers les Portugais.
— Ils sont pressés, dit-il.
— De nous tuer ? demandai-je.
— Non. De mourir avec fatigue.
Il cracha sur le pont.
— Mauvais marins. Un vrai marin prend son temps pour mourir.
Je ne pus m’empêcher de sourire. Même là. Même avec trois navires ennemis qui se rapprochaient.
Le deuxième boulet frappa.
Cette fois, il trouva le bois.
Le bastingage éclata à bâbord dans un fracas sec. Des éclats de chêne jaillirent comme une volée de couteaux. L’un d’eux traversa la joue d’un matelot. Un autre se ficha dans la cuisse du cambusier, qui se mit à hurler qu’on lui avait volé sa jambe.
— Elle est encore là, ta jambe ! beugla Naschez. Mais si tu continues à brailler, je la donne aux poissons !
La fumée monta.
Épaisse.
Grasse.
Elle colla à ma gorge. Mes yeux pleurèrent sans que je pleure vraiment. Je connaissais la différence.
— Feu ! hurla Naschez.
Notre première bordée partit.
Tout le navire recula sous le choc.
Le tonnerre des canons me traversa la poitrine. Pendant une seconde, je n’entendis plus rien. Je vis seulement la fumée blanche, les hommes la bouche ouverte, le capitaine immobile, Thouarau qui jurait, Sotham qui regardait encore, et au loin l’un des navires Portugais qui disparaissait derrière un rideau de poudre.
Puis le monde revint d’un coup.
Les cris.
Le bois.
Les vagues.
La cloche.
— Rechargez ! hurla Naschez. Malo ! À la soute ! Et cette fois, cours comme si le diable venait réclamer ton âme !
Je courus.
Je descendis dans l’entrepont, puis vers la soute aux poudres. Là-dessous, la chaleur était étouffante malgré le vent qui balayait le pont.
L’air sentait la corde mouillée, le bois pourri, la sueur froide et la peur enfermée. On aurait dit que le navire gardait toutes les terreurs des hommes dans son ventre.
Je pris une nouvelle gargousse.
Puis je m’arrêtai.
Au fond du couloir, près de la porte de la cabine du capitaine, j'aperçus Thouarau. Il n'était pas seul.
Une femme se tenait face à lui.
Elle avait embarqué à Saint-Malo comme simple passagère. Du moins, c'était ce que tout le monde croyait. Elle avait payé sa traversée plus cher que dix marchands réunis et n'avait apporté avec elle que deux lourdes valises qu'elle ne quittait presque jamais. Personne ne savait ce qu'elles contenaient. Personne n'osait le demander.
Je n'aurais jamais su dire d'où elle venait vraiment. Elle parlait le français avec douceur, le portugais avec facilité, quelques mots de malgache avec une précision étrange, et mentait dans toutes les langues sans jamais hausser le ton.
Le vent passait par une ouverture et faisait trembler la flamme d'une lanterne entre eux.
Je n’entendis que quelques mots.
— Pendant le combat, disait Froissance. Pas après.
Thouarau répondit plus bas :
— Le coffre est verrouillé.
Elle sourit.
— Tous les coffres le sont. C’est leur seule qualité.
Je restai figée.
Une seconde de trop.
Thouarau tourna brusquement la tête.
Je repris ma course.
Trop tard.
Il m’avait vue.
Je remontai vers le pont avec la gargousse serrée contre moi et le cœur battant jusque dans mes dents.
Le coffre.
Je savais lequel.
Celui que personne ne devait toucher. Celui que le capitaine gardait dans sa cabine depuis notre départ de Saint-Malo. Celui que Héveste regardait parfois comme on regarde un mort qui n’aurait pas fini de parler.
Un troisième boulet frappa la coque.
Le choc me jeta contre une cloison. Ma tête cogna le bois. Pendant un instant, je vis des étoiles noires.
Puis une main m’attrapa par le col.
Sotham.
— Debout, petit.
— Je suis debout.
— Non. Tu es à moitié morte contre une cloison. C’est différent.
Il me remit sur mes jambes comme on redresse un sac de farine. Ses yeux glissèrent vers le couloir.
Il avait vu Thouarau.
Peut-être Froissance aussi.
Avec Sotham, on ne savait jamais ce qu’il avait vu. Seulement ce qu’il voulait bien laisser croire.
— Porte ta poudre, dit-il.
— Et vous ?
Il me regarda.
— Moi, je vieillis. C’est une occupation.
Je remontai.
Le pont était devenu un enfer de sel et de feu !
Une vergue pendait, brisée, retenue par des cordages tendus comme des nerfs. Un gabier hurlait dans les haubans, la jambe coincée. Les vagues passaient par-dessus le pavois et lavaient le sang avant même qu’il ait le temps de sécher.
Les Portugais étaient plus proches.
Trop proches.
Je voyais maintenant les hommes massés sur leur pont. Leurs chapeaux. Leurs piques. Leurs mousquets. Leurs dents parfois, quand ils criaient.
— Ils viennent à l’abordage ! cria quelqu’un.
Les grappins volèrent.
Le premier mordit notre pavois.
Puis un deuxième.
Puis cinq autres.
Les cordes se tendirent. Les coques se rapprochèrent en grinçant, comme deux bêtes qui se frottent les os avant de se dévorer.
Le capitaine Héveste tira enfin son sabre.
Il ne leva pas la voix.
— Tenez le pont.
C’était tout.
Mais chacun comprit.
Thouarau apparut près de lui, l’épée nue, le visage dur. Il avait l’air d’un homme prêt à mourir pour son capitaine.
Ou à attendre que celui-ci meure le premier ?
Je sortis mon couteau.
Le manche était usé par ma paume. C’était celui de mon père. Je l’avais gardé depuis le dernier chemin de Bretagne, depuis la boue, les chiens, le sang, et cette phrase qu’il m’avait laissée comme un ordre :
Vis.
Un Portugais sauta sur notre pont.
Puis un autre.
Puis dix.
Le premier qui vint vers moi avait une barbe rousse et un rire de boucher. Il me vit, petite, maigre, trop jeune, et pensa sans doute que je serais facile à écarter.
Il leva son bras.
Je passai dessous.
Mon couteau entra dans sa cuisse.
Il hurla.
Je lui frappai la gorge avec mon coude, comme mon père me l’avait appris.
L’homme tomba à genoux.
Je ne restai pas pour savoir s’il mourrait.
En mer, rester immobile est une façon polie de se faire tuer.
Autour de moi, tout n’était plus que cris, fer, poudre et pluie salée. Un matelot français mordit la main d’un Portugais pour lui arracher son couteau. Naschez fracassa le nez d’un homme avec un refouloir. Sotham, lui, avançait sans hâte, frappant seulement quand il fallait, jamais plus.
Je vis alors Thouarau reculer vers la cabine du capitaine.
Pas vers l’ennemi. Vers la cabine.
Froissance n’était plus sur le pont.
Je compris. Pas tout. Mais assez. Le combat n’était peut-être qu’un rideau. Et derrière ce rideau, quelqu’un cherchait le coffre.
Je voulus crier.
Un bras me saisit par derrière. Une main se plaqua sur ma bouche. L’odeur du cuir, de la sueur et du tabac me prit à la gorge. Une voix souffla près de mon oreille, en français :
— Pas un mot, petit Malo !
Ce n’était pas un Portugais.
Je reconnus la voix. Et mon sang devint plus froid que la mer.
Le navire trembla sous une nouvelle bordée.
La fumée nous avala.
Dans cette blancheur de poudre, je compris que les ennemis n’étaient pas tous venus de l’autre bord.
Certains avaient embarqué avec nous depuis Saint-Malo.
Chapitre 1
Saint-Malo
Trois ans plus tôt — Bretagne — 1540
Je n’avais pas encore quatorze ans depuis trois mois lorsque j’ai tué mon premier homme. Avant ce jour-là, je croyais connaître la violence. Je connaissais les chemins creux où les roues des charrettes s’enfonçaient jusqu’aux essieux. Les auberges où les hommes parlaient plus fort dès qu’ils avaient peur.
Les couteaux que l’on montrait pour obtenir une bourse, sans toujours avoir besoin de les planter. Je connaissais les jurons de mon père, ses silences, ses rires brusques et sa manière de regarder un visage avant de décider s’il disait vrai.
Mais je ne connaissais pas le bruit d’un corps qui tombe dans la boue.
Je ne connaissais pas non plus le silence qui suit.
Ce matin-là, pourtant, le ciel était clair.
La pluie de la veille avait laissé les feuilles brillantes et les talus fumaient encore d’humidité sous le soleil. L’air sentait la mousse, la terre noire, les fougères écrasées et le crottin de cheval. Mon père marchait devant moi, son vieux manteau brun sur les épaules, un bâton à la main. Il avançait avec cette assurance tranquille des hommes qui connaissent les bois mieux que les maisons.
Moi, je regardais partout.
Les branches qui se balançaient au-dessus de nous. Les fourmis qui traversaient le chemin. Une plume grise prise dans une flaque. Les traces fraîches d’un cheval dans la terre molle.
— Tu traînes, lança mon père sans se retourner.
— J’avance.
— À cette allure-là, les corbeaux auront le temps de mourir de vieillesse avant qu’on arrive !
— Les corbeaux vivent longtemps.
Il s’arrêta, tourna la tête et me regarda de biais.
— Voilà une nouvelle qui va les réjouir.
Je souris.
Mon père n’était pas un homme qu’on aurait appelé doux. Il avait le visage coupé de rides, une barbe rousse épaisse et drue qui poussait de travers et une vieille cicatrice qui lui tirait la lèvre lorsqu’il était en colère. Ses mains étaient larges, durcies par le froid, la corde, les coups et les années passées à survivre.
Mais il savait raconter des histoires.
Des histoires de grandes villes qu’il n’avait peut-être jamais vues. De batailles qu’il n’avait peut-être jamais menées. De tempêtes qu’il jurait avoir traversées, bien qu’il ne se fût jamais éloigné de la côte plus loin qu’un pêcheur du dimanche.
Dans ses récits, les voleurs étaient souvent plus honnêtes que les seigneurs, les soldats plus voleurs que les voleurs, et les prêtres presque toujours ivres.
Je ne savais pas si tout était vrai.
Je savais seulement que, lorsqu’il parlait, le monde semblait plus vaste.
— Regarde ça, dit-il en désignant les empreintes sur le chemin.
Je me penchai.
— Un cheval.
— Ça, même une chèvre borgne l’aurait deviné.
— Un cheval lourd.
— Mieux.
— Avec un cavalier.
— Tu progresses.
Je suivis les traces du regard. Elles s’enfonçaient profondément dans la boue. L’animal portait du poids, mais il n’y avait pas de marques de charrette.
— Il voyage seul, ajoutai-je.
Mon père hocha lentement la tête.
— Et il n’est pas loin.
Je levai les yeux vers lui.
— Tu crois qu’il a de l’argent ?
— Les gens qui ont de l’argent voyagent rarement seuls.
— Alors pourquoi celui-là le ferait ?
Mon père reprit sa marche.
— Parce que les riches confondent souvent la prudence avec une affaire de pauvres.
Je le suivis en silence.
Il disait toujours qu’il ne prenait jamais aux pauvres. C’était sa règle. Sa grande règle. Une bourse trop légère, des mains de travailleur, un manteau trop usé, et il laissait passer le voyageur.
— Il faut bien que quelqu’un garde un peu d’honneur dans ce pays ! disait-il. Un homme avec des valeurs !
Je ne savais pas si l’honneur pouvait vivre dans la poche d’un bandit de grand chemin. Mais je ne l’avais jamais vu frapper un homme qui ne résistait pas. Je ne l’avais jamais vu dépouiller une femme seule, un vieillard ou un paysan.
Il disait qu’un homme sans règle n’était pas un voleur.
C’était un chien devenu fou.
Ma mère disait autrefois qu’il avait un cœur plus grand que sa mauvaise réputation.
Elle était morte sept ans plus tôt.
Une épidémie de peste avait traversé les villages comme un feu sans fumée. Les portes s’étaient fermées. Les gens avaient cessé de se toucher. Certains priaient jusqu’à ne plus avoir de voix. D’autres buvaient jusqu’à ne plus sentir leur peur. Beaucoup mouraient.
Ma mère avait d’abord eu de la fièvre.
Puis des taches sombres étaient apparues sur son cou.
Je me souvenais de ses mains brûlantes sur mon visage. De son odeur de sueur et de vinaigre. De la lumière grise qui passait par les volets fermés. Je me souvenais surtout que mon père était resté près d’elle alors que les voisins criaient de ne plus approcher.
Après son enterrement, il avait cessé de chanter.
Pendant longtemps.
— Tu penses encore à elle ? demanda-t-il soudain.
Je ne répondis pas tout de suite.
Le chemin descendait entre deux talus. Les ronces formaient des murs sombres de chaque côté. Un merle s’envola devant nous, effrayé par notre passage.
— Oui, finis-je par dire.
Mon père ralentit.
— Moi aussi.
Il n’ajouta rien.
Il n’en avait pas besoin.
Nous restâmes un moment sans parler. Ce n’était pas un silence lourd. Avec lui, certains silences étaient comme une couverture posée sur les épaules. On ne disait rien, mais on savait.
Puis un bruit de sabots monta du bas du chemin.
Mon père se figea.
Je levai la tête.
Un cavalier apparut au tournant.
Il chevauchait un grand cheval gris dont la robe brillait sous le soleil. Son manteau était de bonne laine, doublé d’un tissu plus clair. Ses bottes étaient propres. Trop propres pour ce chemin. Une épée pendait à son côté, et une bourse lourde battait contre sa cuisse à chaque pas de l’animal.
Mon père ne souriait plus.
Je connaissais ce changement.
Un instant plus tôt, il était mon père.
À présent, il était l’homme que les voyageurs craignaient.
— Reste derrière moi, dit-il.
— Père…
— Derrière moi, Malo.
Je n’aimais pas quand il prenait cette voix.
Mais j’obéis.
Nous sortîmes du couvert des arbres et nous avançâmes sur le chemin. Le cheval ralentit. Le cavalier nous regarda, d’abord avec méfiance, puis avec irritation.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il.
Mon père leva les mains, paumes ouvertes.
— Rien qui vaille votre vie, messire. Votre bourse seulement.
Le bourgeois resta immobile.
Ses yeux passèrent sur le vieux manteau de mon père, sur son bâton, sur mon visage, sur mes vêtements trop grands et mes bottes trouées.
Puis il éclata de rire.
Un rire sec, mauvais.
— Deux va-nu-pieds ? C’est donc cela, la grande menace des bois bretons ?
Mon père ne bougea pas.
— Donnez la bourse. Gardez votre cheval, vos bottes et votre belle humeur. Nous repartirons chacun de notre côté.
— Et si je refuse ?
— Alors vous aurez perdu une bonne occasion de montrer que vous êtes plus intelligent que riche. Le sourire du bourgeois disparut.
Il mit pied à terre avec lenteur.
Son cheval souffla, nerveux.
— Tu sais qui je suis ? demanda-t-il.
— Non.
— Je suis maître Le Guern, receveur des droits du roi dans trois paroisses. J’ai des hommes. J’ai des amis. J’ai des juges qui savent écouter.
— Alors vous avez beaucoup de chance, répondit mon père. Moi, je n’ai qu’un couteau.
Le bourgeois pâlit.
Je vis sa main glisser sous son manteau.
Mon père le vit aussi.
— Recule, Malo.
Mais déjà l’homme sortait une lame.
Elle était fine, brillante, bien entretenue. Pas le couteau d’un marchand qui se défend parfois. Une vraie arme. Une arme utilisée.
— Vous devriez apprendre à choisir vos proies, dit-il.
Il frappa.
Tout se passa trop vite.
Mon père esquiva le premier coup. La lame passa près de son visage et coupa une mèche de cheveux gris. Il attrapa la bride du cheval, tira violemment et força l’animal à se décaler.
Le bourgeois trébucha.
Il se reprit aussitôt.
— Je t’avais dit de reculer ! cria mon père.
Je reculai.
Mais pas assez.
Le bourgeois attaqua de nouveau. Mon père leva son bâton pour parer. Le bois craqua sous le choc. Une seconde lame, plus courte, apparut dans l’autre main de l’homme.
Je compris alors qu’il n’était pas seulement riche.
Il était dangereux.
Mon père frappa du poing. Le bourgeois recula, le nez en sang. J’eus le temps de croire que c’était fini.
Puis l’homme se jeta sur lui. Sa lame entra dans le flanc de mon père. Je vis le sang avant de comprendre. Un rouge sombre qui se répandait sur le vieux manteau brun.
Mon père recula d’un pas.
Puis d’un autre.
Le bourgeois leva son arme pour frapper encore.
Quelque chose se brisa en moi.
Je n’entendis plus le cheval. Ni le vent. Ni la voix de mon père. Je ne vis que l’homme devant moi.
Sa bouche ouverte.
Ses yeux.
Son couteau.
Je courus.
Je ne réfléchis pas.
Je sortis ma lame. Celle que mon père m’avait donnée deux ans plus tôt en disant :
Ne la montre jamais pour faire peur. Sors-la seulement quand tu as déjà choisi de t’en servir.
Le bourgeois ne me vit qu’au dernier instant. Il tourna la tête. Ses yeux s’agrandirent.
Je frappai sous ses côtes. La lame entra sans résistance. Plus facilement que je ne l’aurais cru. L’homme fit un bruit court, presque ridicule. Il voulut parler. Aucun mot ne vint. Ses doigts lâchèrent son couteau.
Puis il tomba à genoux.
Il me regarda comme si j’étais une chose impossible. Comme si un enfant ne pouvait pas tuer. Je retirai la lame. Il bascula dans la boue. Le cheval partit en hennissant.
Le silence revint.
Mais il n’était plus le même.
Je regardai mes mains. Elles tremblaient. Il y avait du sang sur mes doigts. Du sang qui n’était pas le mien.
— Malo.
La voix de mon père était faible.
Je lâchai le couteau et courus vers lui. Il était assis contre le talus. Sa main pressait sa blessure, mais le sang passait entre ses doigts. Son visage était devenu gris.
— Père.
— Ce n’est rien.
— Tu mens.
— Oui.
Il essaya de sourire.
Il n’y arriva presque pas.
Je m’agenouillai devant lui. Mes genoux s’enfoncèrent dans la boue. Je cherchai du regard quelque chose pour arrêter le sang. Une bande de tissu. Une plante. N’importe quoi.
— Je vais chercher de l’aide.
— Non.
— Il y a sûrement une ferme…
— Non, Malo.
— Quelqu’un peut—
Il attrapa mon poignet. Ses doigts étaient encore forts.
— Écoute-moi.
Je m’arrêtai.
Au loin, un chien aboya.
Puis un autre.
Mon père regarda vers le chemin, là où le cheval avait disparu.
— Ils vont venir.
Je secouai la tête.
— Nous partirons ensemble.
— Non.
— Je peux t’aider à marcher.
— Tu ne peux pas aider un homme qui saigne comme une outre trouée.
Je sentis les larmes monter.
Je les détestais.
Je les retenais depuis des années chaque fois que les autres enfants me traitaient de sauvage, de garçon manqué ou de fille de voleur. Je les retenais quand nous dormions dans les granges. Quand nous avions faim. Quand mon père rentrait blessé.
Mais cette fois, elles coulèrent quand même.
— Je ne voulais pas le tuer, dis-je.
Mon père me regarda.
— Je sais.
— Il allait te tuer.
— Je sais.
— Je n’ai pas choisi.
Son regard se fit plus doux.
— On ne choisit pas toujours ce qui arrive. Mais on choisit parfois ce qu’on fait après.
Les aboiements se rapprochaient.
Il fouilla sous son manteau, trouva une petite pièce d’or et la posa dans ma paume. Elle était chaude de son sang.
— Tu vas gagner Saint-Malo.
— Non.
— Tu vas m’écouter pour une fois, petite tête de pierre.
— Je ne te laisse pas.
— Tu n’as pas le choix.
Je serrai la pièce si fort qu’elle me coupa la peau.
— Là-bas, dit-il, tu trouveras des navires. Tu chercheras un capitaine qui prend des mousses. Tu ne diras pas d’où tu viens. Tu ne diras pas qui tu es.
— Je m’appelle Malo.
— Oui.
Il eut un souffle tremblant.
— Mais ils chercheront une fille. Une fille qui voyage avec un bandit. Une fille qui a tué un homme.
Je me raidis.
Mon père le sentit. Il posa sa main sur ma joue.
— Écoute-moi bien. Tu n’es pas ce qu’ils diront de toi.
Je baissai les yeux.
— Je ne suis pas une fille.
Il y eut un long silence. Le vent passa dans les feuilles.
Mon père me regarda sans colère. Sans surprise. Comme s’il attendait cette phrase depuis longtemps.
— Alors ne le sois pas, dit-il.
Je relevai la tête.
— Tu ne m’en veux pas ?
— Je t’ai élevée dans les bois, au milieu des voleurs, des chiens, des soldats et des imbéciles. Tu crois vraiment que j’allais m’inquiéter d’un mot ?
Je ris malgré moi.
Un rire cassé.
Puis il ajouta :
— Sois Malo. Rien de plus. Rien de moins. Mais vis.
Ses doigts glissèrent de ma joue.
Je les rattrapai.
— Père.
Il regardait maintenant au-delà de moi.
Vers les arbres.
Vers le ciel.
Vers quelque chose que je ne pouvais pas voir.
— La mer avale les noms, murmura-t-il. Va lui donner le tien !
Sa main retomba.
Je restai là. Je ne sais pas combien de temps. Une seconde. Une minute. Une vie entière, peut-être.
Puis les voix arrivèrent.
Des hommes criaient au loin.
Je ramassai mon couteau.
La pièce d’or.
Le vieux manteau de mon père.
Je voulus fermer ses yeux, mais mes doigts ne trouvaient plus le courage de le toucher.
Alors je me levai.
Je courus.
Je courus entre les arbres, les racines, les ronces et les pierres. Je courus jusqu’à ne plus sentir mes jambes. La pluie recommença à tomber, fine d’abord, puis plus lourde. Elle mêla la boue à mes bottes, les larmes à mon visage, le sang à mes mains.
Derrière moi, je laissais un homme mort.
Un autre qui était mon père.
Devant moi, il n’y avait plus qu’un port.
Et un nom que la mer n’avait pas encore avalé.
Saint-Malo.
Chapitre 2
Les cheveux coupés
Trois jours plus tard — Saint-Malo — 1540
J’arrivai à Saint-Malo au lever du jour, avec de la boue jusqu’aux genoux, une faim qui me mordait le ventre et le manteau de mon père roulé sous mon bras.
Je n’avais jamais vu autant de pierre.
La ville se dressait devant moi, grise et serrée derrière ses remparts, comme un poing fermé contre la mer. Les toits fumaient encore de pluie. Des mouettes tournaient au-dessus des cheminées en poussant leurs cris de vieilles femmes fâchées. Au-delà des murailles, je distinguais les mâts.
Des dizaines.
Peut-être des centaines.
Ils dépassaient des quais comme une forêt de bois noir. Certains portaient des voiles repliées. D’autres avaient des vergues nues, des cordages qui grinçaient dans le vent, des pavillons battus par les embruns. Je restai immobile un instant.
La mer était là.
Je ne l’avais jamais vue autrement que de loin, depuis une colline ou le haut d’un chemin. Elle ne ressemblait à rien de ce que mon père m’avait raconté. Elle n’était ni bleue ni belle. Elle était grise, froissée, agitée, immense.
Elle avait l’air de ne vouloir personne.
— Alors c’est toi, Saint-Malo ? murmurai-je.
Le vent prit mes mots et les jeta vers les remparts. Je baissai les yeux vers mes mains.
Le sang avait fini par partir, presque entièrement. La pluie, les flaques et les ruisseaux l’avaient lavé. Pourtant, quand je regardais mes doigts, je le revoyais toujours.
Le bourgeois dans la boue.
Mon père contre le talus. Sa main qui glissait de ma joue. Je serrai la pièce d’or dans ma poche.
Elle était la seule chose que j’avais vraiment gardée de lui, avec son couteau et son manteau. Le reste était resté sur le chemin : notre feu de la veille, les traces de nos pas, les histoires qu’il me racontait pour m’empêcher d’avoir peur de la nuit.
Je franchis la porte de la ville avec les premiers charretiers. Personne ne me demanda mon nom. Personne ne me regarda longtemps.
À Saint-Malo, les gens avaient autre chose à faire que de s’intéresser à un garçon maigre, couvert de boue et trop fier pour demander son chemin.
C’était une chance.
Ou peut-être une menace ?
Les rues étaient étroites. Les maisons, hautes et sombres, semblaient se pencher les unes vers les autres comme pour écouter les secrets des passants. Des femmes ouvraient leurs volets. Des hommes poussaient des charrettes pleines de poissons. Une odeur de varech, de fumée, de poisson salé et de pluie froide montait partout.
Je suivis les cris.
Ils venaient du port.
Là, la ville changeait de visage.
Des matelots transportaient des tonneaux. Des hommes criaient des ordres que je ne comprenais pas. Des gabiers descendaient d’un navire avec les bras brûlés de corde. Des mousses couraient entre les caisses, les sacs de farine et les paniers de poissons, trop rapides pour être attrapés, trop petits pour qu’on leur pardonne.
Un chien maigre fouillait un tas d’épluchures.
Je le regardai.
Il me regarda.
Nous comprîmes aussitôt que nous avions le même métier : trouver de quoi survivre avant que quelqu’un de plus fort ne le fasse à notre place.
Je repérai une échoppe où un homme vendait du pain noir, du fromage et des oignons. Je restai près de lui assez longtemps pour sentir l’odeur chaude des miches. Mon ventre se tordit.
L’homme me remarqua.
— Tu regardes quoi, petit ?
— Rien.
— Alors regarde ailleurs !
Je m’éloignai.
Je n’avais pas envie de voler.
Pas encore.
Mais mon père disait toujours que la faim avait ses propres lois. Il disait aussi qu’un enfant qui meurt de faim n’a jamais appris la morale d’un juge.
Je fis le tour de l’échoppe.
Une femme posait des légumes dans un panier. L’homme se disputait avec un client qui prétendait qu’on lui avait rendu trop peu de monnaie.
Un pain était resté sur une planche, à portée de main. Je l’attrapai. Je courus.
— Au voleur ! cria l’homme.
Je ne me retournai pas.
Je me glissai entre deux charrettes, sautai par-dessus une caisse vide et débouchai sur un passage qui descendait vers les quais. Derrière moi, des bottes frappaient les pavés.
— Reviens ici, vermine !
Je serrai le pain contre ma poitrine.
Je connaissais les poursuites. Les chemins. Les fossés. Les bois. Là, pourtant, tout était différent. Les ruelles se fermaient devant moi. Les murs montaient trop haut. Les gens s’écartaient sans m’aider, puis se refermaient derrière mon passage comme de l’eau.
Je tournai dans une venelle.
Une main m’attrapa par le col.
Je me débattis aussitôt.
— Lâche-moi !
— Doucement, petit loup.
La voix était basse, presque amusée.
Je donnai un coup de coude vers l’arrière, visai les côtes, puis le genou. Mon agresseur grogna, me lâcha à moitié, et je me retournai avec le couteau de mon père déjà sorti.
Un garçon se tenait devant moi.
Il devait avoir quinze ans, peut-être seize. Plus grand que moi, plus large aussi. Ses cheveux noirs lui tombaient devant les yeux. Il portait une chemise trop grande, une veste sans boutons et des chaussures dont les semelles étaient presque ouvertes.
Il regarda mon couteau.
Puis le pain.
Puis mon visage.
— Tu sais accueillir les gens ? toi.
— Tu m’as attrapé.
— J’allais te sauver.
— De quoi ?
Il haussa les épaules.
— De celui qui te court après ! par exemple.
Comme pour lui donner raison, la voix du marchand résonna dans la ruelle.
— Je l’ai vu passer par là !
Le garçon ouvrit une porte basse dans le mur.
— Entre.
Je ne bougeai pas.
— Tu veux que je te laisse ici ?
— Pourquoi tu m’aiderais ?
Il sourit.
— Parce que tu tiens ton couteau comme quelqu’un qui n’a pas l’habitude de le montrer. C’est intéressant.
Je détestai son sourire.
Mais les bottes approchaient.
Je passai la porte.
Il entra derrière moi et la referma juste avant que deux hommes ne passent dans la ruelle.
Nous étions dans une sorte de débarras humide, rempli de filets, de caisses cassées et d’odeurs de poisson séché. Une minuscule fenêtre donnait sur le port. Par une fente, je voyais les mâts bouger doucement dans le matin.
Le garçon s’adossa au mur.
— Tu viens d’où ?
— D’ici.
— Mauvaise réponse. Les enfants d’ici savent courir sur les quais sans se faire prendre.
— Alors je viens d’ailleurs.
— Ça, j’avais remarqué.
Je gardai le couteau devant moi.
Il leva les mains.
— Range ça. Tu vas finir par te couper.
— Je sais m’en servir.
— Tous les gens qui disent ça sont ceux qui se coupent le plus vite !
Je ne lui répondis pas.
Il me regarda encore quelques secondes, puis désigna le pain.
— Tu comptes le manger seul ?
Le pain était toujours contre moi.
— Oui.
— Tu es donc vraiment d’ailleurs.
Je n’aurais pas dû rire. Mais un petit rire m’échappa malgré moi.
Le garçon eut l’air surpris.
Puis il sourit de nouveau.
— Voilà. Je savais que tu n’étais pas entièrement mort.
Je cessai de rire.
— Je ne suis pas mort.
— Non. Pas encore.
Il se glissa vers la fenêtre et jeta un regard dehors.
— Le marchand est reparti. Tu peux sortir.
Je ne bougeai toujours pas.
— Ton nom ? demandai-je.
— Tu donnes le tien avant de demander celui des autres ?
— Non.
— Alors pourquoi tu demandes ?
— Parce que je veux savoir à qui je dois ma fuite.
Il se retourna.
— Iven.
Le nom ne me disait rien.
— Malo, dis-je.
Il hocha la tête.
— Malo. Ça te va.
Je ne demandai pas ce qu’il voulait dire.
Je mangeai le pain. Lentement d’abord, puis trop vite. Il était encore tiède. La croûte me blessa les gencives, mais je m’en moquais. J’en tendis un morceau à Iven.
Il le prit sans remercier.
C’était une bonne manière de partager.
— Tu cherches quoi, ici ? demanda-t-il entre deux bouchées.
Je regardai la mer par la fenêtre.
— Un bateau.
Iven resta silencieux.
Puis il éclata de rire.
— Un bateau ?
— Oui.
— Tu veux faire quoi sur un bateau ?
— Partir.
— Tout le monde veut partir. Personne ne sait où aller.
— Je sais.
C’était faux. Mais je ne voulais pas qu’il le voie.
Il me regarda plus sérieusement.
— Tu as quel âge ?
— Quinze ans.
— Tu mens mal.
— Et toi, tu poses trop de questions.
— C’est pour ça que je suis encore vivant.
Je baissai les yeux vers mes mains. Mon père aurait aimé cette réponse.
— Les navires prennent des mousses ? demandai-je.
— Certains. S’ils ont besoin de bras, de dos, de jambes et d’un garçon assez stupide pour obéir sans demander combien il sera payé.
— Je peux travailler.
— Tu sais grimper dans les haubans ?
— Non.
— Tu sais vider une pompe de cale toute la nuit ?
— Non.
— Tu sais dormir dans un branle qui sent les pieds de vingt hommes ?
Je le regardai.
— Non.
Il croisa les bras.
— Alors tu ne sais rien.
Je serrai la mâchoire.
Il me vit faire.
— Mais, ajouta-t-il, tu sais tenir un couteau. Et tu as couru vite. C’est déjà plus que certains mousses.
J’attendis.
— Il y a un navire qui arme au quai de la Fosse, reprit-il. Il doit quitter Saint-Malo dans quelques jours. Long voyage. Beaucoup d’hommes. Beaucoup de marchandises. Ils cherchent toujours des gens qui ne connaissent rien, parce qu’ils coûtent moins cher.
— Quel navire ?
Iven hésita.
— La Vigilante.
Le nom resta un instant dans l’air.
Je ne savais pas encore que je le connaîtrais mieux que le nom de ma propre ville. Je ne savais pas encore que sa coque me porterait au-delà des mers, vers des terres dont je n’avais jamais entendu parler.
Je ne savais pas encore que, sur son pont, des hommes mourraient, mentiraient, trahiraient et me demanderaient de choisir de quel côté je voulais vivre.
À cet instant, je savais seulement une chose.
Je n’avais nulle part où aller.
Iven ouvrit la porte.
Le vent du port entra avec l’odeur du sel.
— Alors viens, Malo, dit-il. Je vais te montrer comment on monte à bord d’un navire sans se faire jeter dans l’eau avant même d’avoir embarqué.
Je suivis.
Et, pour la première fois depuis la mort de mon père, je ne courus pas pour fuir.
Je courus vers quelque chose.
Chapitre 3
La Vigilante
Quai de la Fosse — Saint-Malo — 1540
La Vigilante paraissait plus grande de près. Sa coque noire montait au-dessus de moi comme un mur de bois goudronné. Elle portait sur ses flancs des traces de sel, de pluie et de vieux chocs. Les sabords fermés ressemblaient à des yeux sans paupières. Au-dessus, les mâts découpaient le ciel en lignes sombres, si hauts que j’en eus mal à la nuque avant même d’avoir posé un pied à bord.
Le vent avait déjà défait ce que j’avais essayé de cacher.
Sous mon bonnet, des mèches rousses s’échappaient et me frappaient le front. La suie que Iven m’avait donnée s’était mêlée à la pluie et à la sueur, laissant sur mes joues des traînées grises qui ne cachaient rien.
Ma peau restait trop blanche. Presque transparente par endroits. Mes taches de rousseur ressortaient sur mon nez et mes pommettes comme des grains de sable roux.
Je n’aimais pas les regards.
Les gens voyaient toujours la même chose avant de me connaître : une enfant trop frêle, trop pâle, trop petit pour s’en inquiéter. Mon père disait que c’était parfois une force. Moi, je trouvais que c’était surtout fatigant.
— Ne reste pas planté là, dit Iven. Un quai n’attend personne.
— Je regarde.
— C’est bien le problème. Les gens qui regardent trop longtemps finissent toujours par recevoir quelque chose sur la tête.
À peine eut-il fini qu’un homme jeta un sac de farine depuis le pont. Le sac s’écrasa à deux pas de nous dans un nuage blanc.
Iven recula vivement.
— Tu vois ? reprit-il. La mer commence par vous apprendre la prudence. Les marins, eux, se chargent du reste.
Je ne répondis pas.
Je regardais la planche posée entre le quai et le navire.
Elle était étroite, humide, tachée de boue et de goudron. Sous elle, l’eau sombre cognait contre la coque avec un bruit régulier. Pas violent. Pas encore. Mais je n’aimais pas cette eau. Elle paraissait plus noire que la mer aperçue au loin. Comme si les quais avaient gardé toute la saleté de la ville dans leurs replis.
— C’est par là qu’on monte ? demandai-je.
— Oui.
— Elle bouge.
— C’est une planche. C’est son seul talent.
Je posai un pied dessus.
Le bois grinça.
Iven passa devant moi avec l’assurance d’un garçon qui avait probablement appris à marcher sur les quais avant de savoir compter.
— Tu viens ou tu veux faire connaissance avec les moules ?
Je le suivis.
À mi-chemin, une vague plus forte frappa la coque. La planche trembla sous mes bottes. Je me raidis.
Iven se retourna.
— Ne regarde pas l’eau.
— Pourquoi ?
— Parce qu’elle sait quand on a peur.
— L’eau ne sait rien.
— C’est ce que disent les gens juste avant de tomber dedans.
Je levai les yeux vers le pont.
Des hommes s’agitaient partout. Certains roulaient des tonneaux. D’autres empilaient des caisses. Une voile était étendue sur le pont, immense, pâle et froissée. Deux matelots la réparaient à genoux avec de grosses aiguilles. Plus loin, un homme frappait du marteau sur une pièce de métal, chaque coup faisant vibrer le navire jusque sous mes pieds.
Quand j’arrivai en haut de la planche, je compris que le pont bougeait.
Pas beaucoup.
Mais assez.
La Vigilante respirait avec la mer.
Le mouvement me surprit. Je fis un pas de côté. Iven attrapa ma manche avant que je perde l’équilibre.
— Doucement, dit-il. Ce n’est pas le navire qui bouge. C’est toi qui ne sais pas encore comment rester debout.
Je retirai mon bras.
— Je sais rester debout.
— Bien sûr. C’est pour ça que j’ai dû te rattraper.
Je voulus lui répondre, mais une voix énorme me coupa.
— Vous deux ! Vous avez fini de vous raconter votre vie ?
Un homme s’avançait depuis l’arrière du pont.
Il était large comme une porte de grange. Sa barbe grise lui mangeait presque le visage. Son nez avait dû être cassé plusieurs fois, car il partait légèrement de travers. Une boucle d’argent pendait à son oreille gauche. Il portait une chemise ouverte sur une poitrine marquée de cicatrices.
Il ne marchait pas vite. Il n’en avait pas besoin. Les hommes autour de lui se poussaient d’eux-mêmes.
Iven baissa légèrement la tête.
— Le maître d’équipage, murmura-t-il.
L’homme s’arrêta devant moi.
Il me regarda des bottes au bonnet.
Ses yeux s’arrêtèrent sur mes poignets trop fins, sur mes mains blanchies par le froid et sur les mèches rousses qui sortaient de mon bonnet.
— C’est quoi, ça ? demanda-t-il.
Iven répondit avant moi.
— Un garçon qui cherche à embarquer.
Le maître d’équipage regarda Iven.
— J’ai demandé ce que c’était, pas ce que ça cherchait !
Iven se tut.
L’homme revint vers moi.
— Tu sais parler ?
— Oui.
— Alors parle.
Je relevai le menton.
— Je m’appelle Malo. Je cherche une place de mousse.
Un silence se fit autour de nous.
Pas un grand silence. Les hommes continuaient de travailler, les cordages grinçaient, les caisses raclaient le bois. Mais je sentis plusieurs regards se tourner vers moi.
Le maître d’équipage éclata de rire.
— Mousse ?
— Oui.
— Tu as quel âge ?
— Quinze ans.
Il plissa les yeux.
— Tu mens.
— Non.
— Tu mens mal, alors.
Je ne répondis pas.
Il fit un pas de plus.
Son haleine sentait le vin, l’oignon et quelque chose de plus amer.
— Tu sais grimper dans les haubans ?
— Non.
— Tu sais carguer une voile ?
— Non.
— Tu sais tenir la barre ?
— Non.
— Tu sais pomper l’eau d’une cale jusqu’à ce que tes épaules te brûlent ?
— Non.
Il posa les mains sur ses hanches.
— Alors tu sais faire quoi ?
Je pensai à mon père.
Je pensai au chemin, à la boue, au couteau.
Puis je répondis :
— J’apprends vite.
Quelques hommes rirent.
Le maître d’équipage, lui, ne rit pas.
— C’est ce qu’ils disent tous. Jusqu’au premier grain. Jusqu’au premier homme qui passe par-dessus bord. Jusqu’à ce que le navire se mette à craquer de partout et que la mer leur entre dans les bottes.
Il se pencha vers moi.
— La mer ne prend pas les enfants, petit. Elle les mange.
Je sentis la colère monter.
— Alors elle devra mâcher.
Iven ferma les yeux.
Autour de nous, les rires cessèrent.
Le maître d’équipage me fixa si longtemps que je regrettai presque mes mots.
Presque.
Puis il se détourna brusquement.
— Prends ce seau.
Il désigna un seau de bois, posé près du grand-mât.
— Oui, maître.
— Ne m’appelle pas maître. Tu n’as encore rien appris de moi.
Je saisis le seau.
— Qu’est-ce que je dois faire ?
— Tu vas le remplir d’eau.
— Où ?
Il me regarda avec un air las.
— Dans une église, j’imagine. Où crois-tu qu’on trouve de l’eau sur un quai ?
Des hommes ricanèrent.
Je pris le seau et redescendis la planche.
Iven me suivit.
— Il te déteste déjà, dit-il.
— Je crois qu’il déteste tout le monde.
— C’est bon signe.
— Pourquoi ?
— S’il t’aimait, il te ferait travailler deux fois plus.
Je remplis le seau à une pompe proche du quai. L’eau était froide. Elle me coula sur les mains et les poignets. Le bois du seau était rugueux, lourd, gonflé d’humidité.
Je le soulevai.
Mes bras tremblèrent aussitôt.
Iven me regarda.
— Tu ne vas jamais y arriver.
— Je vais y arriver.
— Je suis content de l’apprendre. Parce que moi, je ne vais pas t’aider.
Je remis un pied sur la planche.
Le seau tirait vers le bas. L’eau claquait contre ses parois à chaque pas. Le vent me poussait dans le dos. Je me concentrai sur le bois sous mes bottes.
Ne pas regarder l’eau.
Ne pas regarder l’eau.
Ne pas regarder l’eau.
À mi-chemin, une voix cria sur le pont.
— Attention !
Je levai les yeux.
Une grosse caisse descendait du navire, suspendue à un palan. Deux hommes tiraient sur les cordages. Un troisième, installé près du bord, leur donnait des ordres. La caisse oscillait au-dessus du quai.
Puis le cordage grinça.
Un son étrange.
Plus aigu que les autres.
Je m’arrêtai.
Le maître d’équipage avait levé la tête, lui aussi.
La caisse bascula légèrement. Un des hommes qui tiraient sur la corde glissa sur le pont mouillé. Ses mains lâchèrent. Le palan partit d’un coup.
La caisse descendit.
Trop vite.
Sur le quai, un matelot occupé à déplacer des tonneaux ne vit rien venir.
Je posai le seau.
— Hé ! criai-je.
Personne ne m’entendit.
Le bruit du port avalait ma voix. La caisse tomba encore. Je lâchai la planche et courus vers le matelot.
Je ne savais pas pourquoi. Je n’eus pas le temps de réfléchir. Je le frappai de l’épaule dans le dos. Il jura, trébucha et tomba sur les pavés.
La caisse s’écrasa juste derrière nous.
Le choc fit trembler le quai. Des planches éclatèrent. Une poussière blanche monta dans l’air.
Le matelot resta étendu, la bouche ouverte.
Puis il se retourna vers moi.
— T’es fou ? cria-t-il.
Je repris mon souffle.
— Elle allait te tomber dessus.
Il regarda la caisse.
Puis la marque qu’elle avait laissée sur les pavés.
Son visage changea.
— Par tous les saints…
Le maître d’équipage descendit du navire à grandes enjambées. Il regarda le cordage rompu, les hommes qui s’excusaient déjà, le matelot au sol, puis moi.
— Tu as vu ça avant nous ?
Je hochai la tête.
— Le cordage chantait.
— Le cordage chantait ?
— Il faisait un bruit différent.
Il me fixa.
— Et tu sais ça comment ?
Je haussai les épaules.
— Parce que tout faisait du bruit. Mais celui-là faisait un mauvais bruit.
Il ne répondit pas.
Derrière lui, une voix calme demanda :
— Qui est ce garçon ?
Le maître d’équipage se retourna. Un homme venait de sortir de la dunette. Il n’était pas habillé comme un grand seigneur. Son manteau était sombre, sans broderie. Son chapeau était simple. Il portait une épée, mais elle semblait presque oubliée à son côté.
Pourtant, tout le monde se redressa. Même le maître d’équipage.
— Un garçon des quais, capitaine, répondit-il. Il veut embarquer.
L’homme s’approcha.
Il avait le visage marqué par le vent et le soleil. Ses cheveux étaient bruns, déjà gris aux tempes. Ses yeux, eux, étaient d’une couleur que je n’aurais pas su nommer. Ni froids ni chaleureux. Des yeux qui regardaient avant de juger.
Il s’arrêta devant moi.
— Ton nom ?
— Malo.
— Depuis combien de temps travailles-tu sur les quais ?
— Je n’y travaille pas.
— Tu connais les cordages ?
— Non.
— Pourtant, tu as entendu celui-ci.
— Je l’ai entendu se plaindre.
Un sourire presque invisible passa sur ses lèvres.
— Les cordages se plaignent beaucoup à bord.
— Celui-là allait mourir.
Le capitaine regarda la caisse. Puis il revint vers moi.
— Tu sais nager ?
— Non.
— Tu sais lire ?
— Un peu.
— Tu sais prier ?
J’hésitai.
— Quand je n’ai pas mieux à faire.
Le maître d’équipage souffla du nez. Iven étouffa un rire derrière moi.
Le capitaine, lui, ne sourit pas.
— Pourquoi veux-tu quitter Saint-Malo ?
Je regardai la mer. Je ne pouvais pas parler du bourgeois. Je ne pouvais pas parler de mon père. Je ne pouvais pas dire que des hommes me cherchaient peut-être déjà.
Alors je répondis :
— Parce qu’ici, personne ne me connaît.
Le capitaine resta silencieux.
Le vent passa sur le quai et souleva un peu mon bonnet. Une mèche rousse s’en échappa.
Son regard la suivit.
Puis il regarda mon visage pâle, mes taches de rousseur, mes épaules trop étroites.
Je sentis qu’il voyait tout. Pas seulement ce que je voulais montrer.
Mais il ne dit rien.
— Trois jours, dit-il enfin.
Je ne compris pas.
— Capitaine ?
— Tu resteras trois jours à bord.
Le maître d’équipage se tourna vers lui.
— Héveste…
— Trois jours, répéta le capitaine.
Il me regarda.
— Tu dormiras où l’on te dira. Tu travailleras quand on te l’ordonnera. Tu ne poses pas de question pendant une manœuvre. Tu ne touches à rien qui ne soit pas à toi. Tu ne quittes pas le navire sans autorisation.
Je hochai la tête.
— Oui, capitaine.
— Et au moindre mensonge…
Il ne termina pas sa phrase. Il n’en avait pas besoin.
— Je comprends.
— Non, dit-il. Mais tu comprendras.
Il se détourna.
Le maître d’équipage grogna.
— Prends ton seau, petit Malo. Le pont ne va pas se laver tout seul.
Je ramassai le seau.
Mes bras me faisaient mal. Mes jambes tremblaient encore du choc et de la peur. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression que les hommes autour de moi pouvaient l’entendre.
Iven s’approcha.
— Tu viens de monter sur le pire navire de Saint-Malo.
— Tu l’as dit tout à l’heure.
— Non. Tout à l’heure, j’ai dit que les quais étaient dangereux.
Il regarda La Vigilante.
— Maintenant, je te parle de la mer.
Je montai de nouveau sur la planche. Cette fois, je ne regardai pas l’eau. Quand mes bottes touchèrent le pont, le navire bougea sous moi.
Je vacillai.
Puis je retrouvai mon équilibre.
La Vigilante respirait.
Et, pour la première fois depuis la mort de mon père, j’eus l’impression de respirer avec elle.
Suite du récit