Introduction
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Préface
Malo, jeune mousse embarqué sur La Vigilante, a quitté Madagascar avec le capitaine Héveste pour poursuivre Thouarau, ancien lieutenant devenu traître.
Thouarau s’est allié au Portugais Duarte Varela. Ensemble, ils ont enlevé Froissance et dérobé un cylindre lié à une route inconnue vers l’Est.
De Madagascar à Sofala, puis de l’île de Mozambique à Goa et Cochin, La Vigilante a survécu aux pirates, aux forts portugais et aux hommes qui vendent les routes comme ils vendent les corps et les secrets.
À Cochin, Froissance a laissé des signes : un ruban, un fil rouge, des marques cousues pour guider ceux qui la cherchaient. Elle est vivante, mais toujours retenue par Varela et Thouarau.
Une seule direction demeure.
Malacca.
Et derrière Malacca, un monde que l’Europe n’a pas encore appris à nommer.
Toujours vers l'Est
Mer d’Andaman, route de Malacca — Septembre 1541
L
a Vigilante quitta Cochin avant que le soleil ne dépasse les palmiers. Autour de nous, le port s’éveillait à peine. Des pirogues glissaient déjà sur les canaux, chargées de jarres, de filets et de sacs de poivre. Les cloches du fort Manuel sonnèrent au loin, lentes et graves. Sur les quais, les soldats portugais bâillaient encore sous leurs casques.
La Santa Madalena avançait devant nous.
Elle n’avait pas pris le large d’un seul coup. Elle s’était laissée guider hors du port, entre les hauts-fonds et les navires au mouillage, avec cette assurance des bâtiments qui savent que les canons du fort leur appartiennent presque autant qu’aux hommes qui les servent.
Héveste l’observait depuis la dunette.
— Elle ne nous attend pas, dis-je.
— Non, répondit-il.
— Alors pourquoi elle ne va pas plus vite ?
M’Banza regardait lui aussi le navire portugais.
— Parce qu’elle ne connaît pas encore le vent de la journée.
Sotham, assis près du grand mât, se gratta la barbe.
— Ou parce qu’elle espère que nous commettrons une sottise avant midi.
Héveste ne quitta pas la Santa Madalena des yeux.
— Nous la suivons.
— À quelle distance ? demanda le maître d’équipage.
— Assez près pour ne pas la perdre. Assez loin pour qu’elle oublie de nous regarder.
Le maître d’équipage hocha la tête, sans paraître rassuré.
— Ce sont deux distances différentes, capitaine.
— Alors trouvez l’endroit entre les deux.
La Vigilante prit le vent à son tour.
Cochin diminua lentement derrière nous. Les murs pâles du fort, les quais, les canaux et les palmiers se fondirent dans une bande verte sous le soleil du matin. Je regardai longtemps la ville disparaître.
Froissance y était encore. Ou peut-être plus. Je ne pouvais pas le savoir.
Je n’avais que son ruban, sa boucle d’argent et les trois points rouges cousus dans le fil. Trois petits signes pour nous obliger à regarder au bon endroit.
Je touchai la boucle dans ma poche.
Puis je regardai la Santa Madalena. Elle avançait vers l’est. Nous aussi.
Vers Malacca.
Vers le détroit dont personne à bord ne parlait sans baisser la voix.
Pendant les deux premiers jours, le vent nous fut favorable. Il soufflait du sud-ouest, régulier, chaud, poussant les deux navires vers le large. La Santa Madalena gardait de l’avance, mais pas assez pour disparaître. Le jour, nous la distinguions à peine, mince tache blanche à l’horizon. La nuit, ses lanternes tremblaient parfois au loin, comme trois étoiles posées trop bas sur l’eau.
Héveste interdisait qu’on approche.
— Pourquoi ? demandai-je le troisième soir.
Il se tenait près de la carte, avec M’Banza, Saïd et Azim. La mer était calme. Le soleil venait de disparaître derrière nous, laissant une longue trace rouge sur les vagues.
— Parce que nous ignorons ce qu’elle transporte réellement, répondit Héveste.
— Froissance nous a dit que le cylindre n’était plus à bord.
— Oui.
— Alors pourquoi suivre ce navire ?
Héveste posa un doigt sur la carte.
— Parce qu’un navire ne va pas jusqu’à Malacca par hasard. Il transporte des hommes, des ordres ou des informations. Peut-être les trois.
Saïd ajouta :
— Et parce que Varela ne confierait pas une chose précieuse à un inconnu sans envoyer quelqu’un pour vérifier qu’elle arrive.
— Thouarau, dis-je.
— Probablement, répondit M’Banza.
Je regardai la carte.
Le trait qui reliait Cochin à Malacca traversait une grande étendue bleue. Elle semblait vide.
Je savais désormais qu’elle ne l’était jamais.
Des vents.
Des pirates.
Des navires ennemis.
Des ports qui achetaient les nouvelles avant même que les hommes les aient prononcées.
— Ils savent que nous les suivons ? demandai-je.
Héveste releva les yeux.
— Je pense qu’ils s’en doutent.
— Alors ils nous mènent peut-être où ils veulent.
— Oui.
Sotham, qui écoutait depuis son banc, eut un petit rire sec.
— Voilà qui rend le voyage plus agréable.
Le quatrième matin, Azim fut le premier à apercevoir les voiles.
Il venait de monter dans la mâture pour remplacer un gabier blessé. Le soleil était encore bas, et la mer brillait d’une lumière blanche. J’entendis son cri avant de voir quoi que ce soit.
— Voiles à tribord !
Tous les regards se levèrent.
Au loin, deux bâtiments apparaissaient entre les vagues. Ils n’étaient pas portugais.
Leurs voiles étaient plus basses, plus sombres. Leurs coques semblaient longues, légères, rapides. Ils arrivaient du sud, en coupant notre route.
M’Banza prit la longue-vue.
Son visage se ferma.
— Des corsaires.
— Arabes ? demanda le maître d’équipage.
— Peut-être. Peut-être des hommes de la côte. Cela ne changera rien à leurs intentions. Héveste regarda la Santa Madalena. Elle avait vu les voiles, elle aussi. Le bâtiment portugais modifia légèrement sa route.
Pas pour venir vers nous. Pour nous laisser derrière. Je compris avant que quelqu’un ne parle.
— Ils vont nous laisser avec eux.
Héveste ne répondit pas.
Mais sa main se referma sur le rebord de la dunette. Les deux navires sombres approchaient vite.
Ils ne cherchaient pas la Santa Madalena. Ils venaient vers nous.
— Ils savent que nous sommes seuls, murmurai-je.
— Ils savent surtout que nous sommes blessés, répondit Sotham.
— Comment ?
— Parce qu’un navire réparé laisse toujours des traces. Une voile trop neuve. Une couture trop claire. Une manière de prendre le vent qui dit qu’on se méfie de sa propre coque.
Le premier corsaire se plaça à tribord. Le second à bâbord. Ils ne tiraient pas. Pas encore. Ils cherchaient à nous encadrer.
Héveste donna ses ordres sans élever la voix.
— Réduisez la misaine. Gardez les canons sous bâche.
Le maître d’équipage se tourna vers lui.
— Nous ne tirons pas ?
— Pas avant de savoir ce qu’ils veulent.
— Ils veulent notre cargaison, répondit Sotham.
— Peut-être. Mais si nous tirons trop tôt, ils sauront que nous avons peur de quelque chose.
Je regardai les deux navires. Leurs hommes étaient visibles maintenant. Certains portaient des turbans, d’autres des casques de cuir. Ils étaient armés de sabres, de lances, d’arcs et de mousquets.
Un homme se leva à l’avant du bâtiment de tribord.
Il cria en arabe.
Saïd répondit. Les deux voix traversèrent la mer, dures et rapides.
Je ne compris rien.
Mais le visage de Saïd se durcit.
— Qu’est-ce qu’il veut ? demandai-je.
Saïd prit un instant avant de répondre.
— Il dit qu’ils cherchent un navire portugais.
Héveste ne bougea pas.
— Et ils nous arrêtent pourquoi ?
Saïd parla de nouveau avec l’homme.
La réponse fut plus longue.
— Ils disent que nous avons été vus à Cochin derrière la Santa Madalena.
Sotham souffla.
— Voilà qui est gênant.
— Ils pensent que nous travaillons pour les Portugais, dit M’Banza.
— Ou que nous les poursuivons, ajoutai-je.
Saïd hocha la tête.
— Et dans les deux cas, ils veulent savoir pourquoi.
L’homme du corsaire cria de nouveau.
Saïd traduisit :
— Il demande si nous transportons des lettres, de l’or ou des prisonniers. Je pensai à Froissance. Au cylindre. À Thouarau.
Héveste regarda les deux bâtiments.
Puis il fit un signe à Saïd.
— Dis-lui que nous ne travaillons pour personne.
Saïd traduisit. L’homme rit. Un rire clair, presque joyeux.
Puis il répondit.
Saïd ne traduisit pas tout de suite.
— Qu’a-t-il dit ? demandai-je.
— Il dit que tous les hommes de mer travaillent pour quelqu’un. Même ceux qui prétendent travailler pour eux-mêmes.
Héveste eut un léger mouvement de tête.
— Il n’a pas entièrement tort.
Le corsaire fit lever un pavillon rouge sombre. Aussitôt, ses hommes se déplacèrent sur le pont.
Les grappins apparurent.
Le maître d’équipage se tourna vers Héveste.
— Capitaine ?
Cette fois, Héveste ne regarda plus la Santa Madalena.
Il regarda La Vigilante.
Ses marins.
Ses voiles.
Ses canons.
Moi.
— Dégagez les pièces, dit-il.
Les bâches tombèrent. Les canons apparurent. Les corsaires ralentirent légèrement. Pas assez pour renoncer. Juste assez pour comprendre que nous n’étions pas une prise facile.
Le premier navire tira.
Le coup passa au-dessus de nos têtes et arracha une partie du hunier réparé.
Le maître d’équipage jura. Berne, qui se trouvait près de l’écoutille, leva les yeux vers la toile.
— Je commence à avoir une relation personnelle avec cette voile.
— Pas maintenant, dit Héveste.
— Je sais.
La Vigilante vira à bâbord. Les deux corsaires cherchèrent à refermer leur piège.
Je courus vers l’arrière pour aider à tendre une écoute. Mes mains glissèrent sur le cordage humide. Le vent montait. Le navire penchait. Autour de moi, les hommes criaient les ordres.
Un grapin frappa le bastingage.
Puis un second. Des cordes se tendirent. Les corsaires tiraient.
— Coupez-les ! hurla le maître d’équipage.
Je saisis une hache. Un marin arriva près de moi. Nous frappâmes ensemble.
Une corde céda.
Le grappin tomba à la mer. Mais l’autre tenait encore. Le navire de bâbord se rapprochait. Trop vite. Je vis les hommes prêts à sauter. Mon premier mouvement fut de courir vers eux.
Puis je m’arrêtai.
Je regardai.
Le grappin ne tenait pas au bastingage. Il s’était accroché à la base d’un affût.
Si nous le coupions, il tomberait sur le pont.
Si nous le tirions vers nous, nous pourrions peut-être faire glisser l’affût.
Je cherchais quoi faire. Pas quoi frapper. M’Banza arriva près de moi.
— Malo !
Je lui montrai la corde.
Il comprit aussitôt.
— Deux hommes à la pièce ! cria-t-il. Tirez vers l’intérieur !
Les marins se jetèrent sur l’affût.
La corde se tendit.
Le corsaire tira de son côté.
Puis l’affût bougea.
Un peu.
Assez.
Le grappin glissa.
Il se détacha du bois et tomba dans l’eau. Le navire adverse perdit son appui. Son étrave heurta une vague de travers.
Il ralentit.
— Feu ! hurla Héveste.
Le canon de bâbord tonna.
Le boulet frappa l’eau juste devant le corsaire. La gerbe retomba sur son pont. Les hommes reculèrent. Le navire vira, pas par peur, mais parce qu’il venait de comprendre que nous n’étions pas prêts à être pris facilement.
Le second corsaire tenta d’approcher par l’arrière.
Mais le vent se leva plus fort. La Vigilante prit de l’erre.
Héveste fit barrer à tribord.
Nous passâmes entre les deux bâtiments, si près que je vis les visages des hommes sur leurs ponts.
L’un d’eux me regarda. Il devait avoir mon âge. Peut-être moins. Il tenait un arc. Ses doigts tremblaient. Puis nous étions déjà loin. Les corsaires nous suivirent encore un moment. Mais ils avaient perdu l’avantage.
Ils n’avaient plus l’effet de surprise.
Et la Santa Madalena, devant nous, continuait de filer vers l’est. Les deux navires finirent par virer vers le sud.
Ils disparaissaient lentement dans le soleil de l’après-midi. Personne ne cria victoire. La voile réparée était de nouveau déchirée. Deux hommes avaient été blessés. Une caisse d’eau douce avait roulé sur le pont et s’était éventrée.
Mais La Vigilante avançait.
Encore.
Héveste regarda la Santa Madalena.
Elle était plus loin qu’avant. Beaucoup plus loin.
— Nous l’avons perdue, dis-je.
Il ne répondit pas tout de suite. Puis il posa la longue-vue sur la rambarde.
— Non.
— Elle est presque hors de vue.
— Oui.
— Alors comment—
Il se tourna vers Saïd.
— Que nous ont dit les corsaires ?
Saïd réfléchit.
— Qu’ils cherchaient un navire portugais.
— Pourquoi ?
— Parce que quelqu’un leur a donné une raison de le faire.
M’Banza regarda la mer.
— Varela les a peut-être envoyés.
— Non, dit Héveste.
— Pourquoi non ?
Le capitaine regarda la Santa Madalena.
— Parce qu’ils ne nous auraient pas demandé ce que nous transportions. Ils auraient tiré.
Sotham se redressa péniblement.
— Alors qui ?
Héveste prit le ruban bleu de Froissance dans sa poche. Il le regarda un instant.
— Quelqu’un qui ne veut pas que le cylindre atteigne Malacca. Le silence tomba sur le pont. Je regardai la mer devant nous.
La Santa Madalena n’était presque plus qu’un point.
Mais nous n’étions plus seuls à la suivre. Et pour la première fois, je compris que la route vers Malacca ne se résumait pas à Varela, Thouarau et nous.
D’autres hommes cherchaient déjà ce qu’ils transportaient.
D’autres hommes étaient prêts à tuer pour l’empêcher d’arriver.
Héveste releva les yeux.
— Cap à l’est, ordonna-t-il.
La Vigilante reprit le vent.
La mer s’ouvrait devant nous.
Et quelque part, loin vers l’orient, Malacca attendait les navires, les traîtres et les secrets que chacun croyait encore pouvoir posséder.
Le Pavillon rouge
Mer d’Andaman, route de Malacca — Octobre 1541
Les corsaires avaient disparu vers le sud. Longtemps après que leurs voiles se furent effacées dans la brume, personne ne parla de victoire. La mer avait repris son visage ordinaire, mais le pont gardait les marques de leur passage : une rambarde fendue, des cordages coupés, une voile déchirée, deux hommes couchés près de l’écoutille pendant que maître Berne s’occupait d’eux.
La Santa Madalena, elle, continuait vers l’est.
Elle était devenue une tache pâle, presque irréelle, au-delà de la ligne où le ciel rejoignait l’eau.
— Nous la perdons, dis-je.
Héveste ne se retourna pas.
— Pas encore.
— Elle a plus de toile que nous.
— Oui.
— Et nous venons de perdre du temps.
Cette fois, il baissa la longue-vue.
— Nous venons surtout d’apprendre que nous ne sommes pas seuls. Sotham était assis contre le grand mât. Sa jambe blessée reposait sur une caisse renversée. Il regardait la voile trouée avec l’air d’un homme à qui l’on avait annoncé une mauvaise nouvelle trop prévisible.
— Je déteste avoir raison, murmura-t-il.
Berne leva les yeux depuis le blessé qu’il soignait.
— Tu n’as jamais raison. Tu es seulement assez pessimiste pour que le monde finisse parfois par te donner raison.
— C’est une forme de talent.
— C’est une maladie.
Je m’approchai du bastingage. L’eau s’écrasait contre la coque avec un bruit régulier. Je pensais à l’homme du corsaire, à son arc, à ses doigts tremblants. Il n’avait pas eu l’air d’un pirate heureux de prendre un navire.
Il avait eu l’air d’un garçon à qui l’on avait ordonné de tirer. Azim s’était placé près de moi.
— Ils ne cherchaient pas notre cargaison, dit-il.
— Ils l’ont pourtant demandée.
— Parce qu’ils ne savaient pas ce qu’ils devaient trouver.
Je le regardai.
— Tu crois qu’on leur a seulement donné une description ?
Il hésita.
— Peut-être pas même une description. Peut-être un ordre. Un navire qui suit les Portugais. Un navire sans pavillon clair. Un capitaine qui refuse de s’arrêter.
M’Banza nous rejoignit.
— Ce genre d’ordre ne vient pas d’un homme qui cherche à voler, dit-il. Il vient d’un homme qui ne veut pas être vu.
— Varela ? demandai-je.
— Pas forcément.
— Lemos ?
M’Banza ne répondit pas tout de suite.
Il regarda l’horizon.
— Les hommes comme Lemos ne donnent pas leurs ordres par colère. Ils les donnent parce qu’ils ont déjà prévu les conséquences.
Je pensai à Cochin. À la maison sombre. À Froissance. À Varela remettant la caisse à cet homme maigre que tout le monde semblait craindre.
— Alors il a envoyé les corsaires pour nous ralentir.
— Peut-être, dit Héveste derrière nous.
Je me retournai.
Le capitaine tenait quelque chose dans sa main.
Une petite pièce de tissu sombre.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
— Un morceau de pavillon.
Il me le tendit.
Le tissu était rouge, mais presque noir à cause de l’humidité et du sel. Sur un bord, un signe avait été cousu avec du fil blanc : trois traits inclinés, traversés par une ligne plus courte.
— Ce n’est pas un signe de corsaire ? demanda Azim.
— Non, répondit Saïd.
Il avait rejoint le capitaine sans que je l’entende arriver.
Saïd prit le morceau de tissu, le tourna entre ses doigts, puis son regard se ferma.
— C’est une marque de convoyage.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? demandai-je.
— Qu’un navire est payé pour suivre une route, surveiller une autre embarcation ou intercepter un message. Pas pour prendre ce qu’il veut. Pas pour choisir sa proie.
Sotham eut un petit rire sans joie.
— Donc nous avons été attaqués par des hommes qui travaillaient.
— Oui, répondit Saïd.
— Voilà qui me rassure beaucoup.
Héveste reprit le morceau de pavillon.
— Ceux-là ne sont pas venus nous tuer.
— Une balle est passée près de ma tête, dis-je.
— Ils voulaient nous forcer à montrer ce que nous étions prêts à défendre.
Je repensai aux grappins, à leurs questions, au moment où les canons avaient été dégagés.
— Ils voulaient voir si nous avions quelque chose à cacher.
— Oui.
— Et maintenant ils savent que nous suivons la Santa Madalena.
— Ils le savaient déjà, dit M’Banza.
Le vent mollit brusquement.
Les voiles claquèrent une fois, puis retombèrent presque sans force. La Vigilante ralentit. Autour de nous, la mer sembla devenir plus lourde.
Le maître d’équipage leva les yeux.
— Mauvais moment pour le vent.
— Il reviendra, répondit Héveste.
— Et la Santa Madalena ?
Personne ne répondit. Elle était encore visible. Mais elle avançait. Lentement, sûrement. Et nous restions là, avec une voile blessée et des hommes fatigués.
Héveste prit une décision sans hausser la voix.
— Nous ne la suivrons plus par sa route.
Je le regardai.
— Comment ça ?
Il s’agenouilla près de la carte fixée sur une caisse. M’Banza, Saïd et Azim se rapprochèrent.
La carte était couverte de lignes, de notes, de ports et de noms que je connaissais à peine. Au-delà de la côte du Malabar, le dessin devenait moins précis. Plus loin, vers l’est, les contours semblaient hésiter eux-mêmes.
Héveste posa un doigt au nord de la route suivie par la Santa Madalena.
— Elle prendra le passage le plus sûr.
Saïd hocha la tête.
— Au large de Ceylan, puis vers le golfe du Bengale. Elle cherchera les escales portugaises, les ports où Varela peut demander de l’aide.
— Et nous ? demandai-je.
M’Banza suivit la ligne du doigt.
— Nous allons couper par les îles.
— Quelles îles ?
— Celles dont les marins parlent peu parce qu’ils préfèrent les contourner.
Sotham se pencha sur la carte.
— Ah. Voilà une idée que je n’aime pas déjà.
— Les Andaman, dit Saïd. Peu de mouillages sûrs. Des récifs. Des courants imprévisibles. Mais une route plus courte si le vent tient.
— Et les corsaires ? demandai-je.
Héveste leva les yeux vers moi.
— Ils penseront que nous suivons la Santa Madalena. Ils surveilleront la route qu’elle a choisie.
Je compris.
— Nous allons la dépasser.
— Nous allons essayer.
— Et si nous nous trompons ?
Le capitaine regarda la ligne incertaine sur la carte.
— Alors nous n’atteindrons jamais Malacca avant eux.
Le silence retomba.
Au loin, la Santa Madalena disparut derrière une brume blanche.
Je la cherchai encore quelques secondes.
Puis il n’y eut plus rien.
Seulement la mer.
Héveste se redressa.
— Faites réparer le hunier. Répartissez l’eau douce. Nous ne nous arrêterons pas avant d’avoir retrouvé le vent.
Le maître d’équipage hocha la tête et lança les premiers ordres. Les hommes se remirent à courir.
Certains montèrent dans la mâture avec des morceaux de toile. D’autres dégagèrent les cordages. Berne s’écarta enfin des blessés, les mains tachées de sang, et regarda les préparatifs.
— Je suppose que personne n’a prévu de demander à la mer si elle acceptait ce plan.
— Non, répondit Héveste.
— Tant mieux. Elle aurait refusé.
Je retournai vers l’avant. La boucle de Froissance pesait dans ma poche. Elle nous avait fait attendre à Cochin.
Puis elle nous avait fait suivre.
Maintenant, nous quittions la route la plus simple pour rejoindre Malacca avant les hommes qui l’emportaient vers l’est.
Ce n’était plus seulement une poursuite. C’était une course contre une route que nous ne connaissions pas.
Et contre ceux qui, depuis longtemps peut-être, savaient déjà où elle menait.
Les Îles sans port
Mer d’Andaman — Septembre 1541
Le vent revint au milieu de la nuit. Pas d’un coup. D’abord, il y eut une fraîcheur sur le visage. Puis les cordages frémirent. Les voiles, qui pendaient depuis des heures comme des peaux mortes, se gonflèrent à peine.
Enfin, La Vigilante se remit à avancer.
Personne ne cria.
Nous avions tous appris à nous méfier des bons signes trop rapides.
Héveste resta sur la dunette jusqu’à l’aube. M’Banza, Saïd et le maître d’équipage se relayaient près de lui. Ils parlaient bas, penchés sur la carte.
Je n’entendais que des fragments.
— … pas trop au nord…
— … les récifs…
— … si le courant nous prend ici…
— … alors nous perdons trois jours.
Trois jours.
Dans ma tête, ce nombre pesa plus lourd qu’il n’aurait dû.
Trois jours pouvaient suffire à Varela pour atteindre un port. À Thouarau pour vendre une information. À Froissance pour être déplacée, enfermée, effacée de notre route.
Je ne dormis presque pas.
Au matin, la mer avait changé.
Elle n’était plus large et ouverte comme devant Cochin. Des îlots apparurent au loin, sombres, couverts d’arbres. Certains semblaient flotter sur l’eau. D’autres n’étaient que des masses de pierre noire, entourées d’écume.
Azim les regarda longtemps.
— Les Andaman, dit-il.
Sotham, qui avait pris place près du bastingage avec sa jambe raide, suivit son regard.
— Elles ont l’air de ne vouloir personne.
— Elles ne veulent personne, répondit Azim.
— C’est une qualité que je comprends.
La Vigilante passa entre deux îles sans s’en approcher. La forêt descendait jusqu’à l’eau. On ne voyait ni maisons, ni fumée, ni embarcations. Seulement les arbres, les oiseaux et les vagues qui se brisaient sur les rochers.
Je cherchai malgré moi des yeux une plage où l’on aurait pu débarquer.
Il n’y en avait pas.
Ou alors elles étaient cachées.
— Est-ce que des gens vivent ici ? demandai-je.
M’Banza, qui se trouvait près de moi, ne répondit pas tout de suite.
— Oui.
— On ne les voit pas.
— C’est peut-être qu’ils ne veulent pas être vus.
Je regardai de nouveau la côte. Cette idée me troubla.
Toute ma vie, j’avais cru que l’on cherchait à voir pour comprendre. Que celui qui observait mieux devenait plus fort. Mais ces îles semblaient dire l’inverse : parfois, survivre consistait à rester invisible.
Vers midi, le maître d’équipage appela depuis l’avant.
— Fond qui remonte !
La Vigilante ralentit.
Les hommes se précipitèrent vers les sondes. Une ligne fut jetée à l’eau. On la remonta. On recommença.
Le visage d’Héveste se durcit.
— Trop peu d’eau ?
Demandai-je.
— Pas encore, répondit-il. Mais assez pour que nous ne puissions plus nous fier à la carte.
Je regardai la feuille tachée posée devant lui. Les îles y étaient dessinées comme des points. Quelques traits. Deux noms mal écrits. Rien qui ressemblât aux falaises noires que nous avions devant nous.
— Cette carte est fausse, dis-je.
— Non, répondit Héveste.
— Elle ne montre presque rien.
— C’est différent.
Il posa une main sur le papier.
— Une carte ne ment pas toujours. Parfois, elle ne sait simplement pas.
Cette phrase resta en moi.
Je pensai au cylindre. À la route vers l’Est. À ces hommes prêts à tuer pour posséder une carte qui, peut-être, ne disait pas tout.
Au loin, un cri retentit depuis la mâture.
— Voile !
Tout le monde leva les yeux.
Une petite embarcation avançait derrière une île, presque cachée par les arbres. Elle n’avait qu’une voile triangulaire, sombre et basse. Elle semblait trop légère pour la mer qui l’entourait.
— Encore des corsaires ? demanda Sotham.
Azim plissa les yeux.
— Non.
— Tu en es sûr ?
— Non. Mais ce n’est pas leur manière.
L’embarcation ne venait pas vers nous. Elle coupait notre route. Héveste prit la longue-vue.
— Un seul homme à bord, dit-il.
Saïd s’approcha.
— Ou un homme que nous pouvons voir.
La remarque fit rire personne.
Le bateau passa devant nous, à distance. L’homme qui le dirigeait portait un grand chapeau de fibres tressées. Son visage restait dans l’ombre. Il ne salua pas. Il ne cria pas.
Puis il leva un bras. Et lança quelque chose dans l’eau. Une petite jarre.
Elle flottait.
— Récupérez-la, ordonna Héveste.
Le maître d’équipage hésita.
— Capitaine, cela peut être—
— Récupérez-la.
Une chaloupe fut mise à l’eau. Deux hommes ramèrent jusqu’à la jarre. Je les regardai revenir sans respirer. La petite embarcation, elle, avait déjà disparu derrière les arbres.
Quand la chaloupe atteignit La Vigilante, Héveste prit lui-même la jarre. Elle était fermée par un bouchon de cire rouge. Sur la cire, quelqu’un avait imprimé trois traits inclinés traversés d’une ligne courte.
Le même signe que sur le pavillon des corsaires.
Sotham se redressa.
— Voilà une coïncidence qui me plaît encore moins.
Héveste brisa la cire.
À l’intérieur, il y avait un morceau de papier roulé.
Saïd le déplia avec précaution. L’écriture était en portugais. Héveste le lut sans parler.
Puis il le relut.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
Le capitaine tendit le papier à M’Banza.
— Lis.
M’Banza regarda les lignes.
Son visage se ferma lentement.
— « La Santa Madalena ne va pas à Malacca. »
Je sentis l’air se retirer autour de moi.
— Quoi ?
Saïd reprit le papier.
— Il y a autre chose.
Héveste hocha la tête.
Saïd lut à voix haute :
— « Elle doit rencontrer un bâtiment sans pavillon avant le détroit. Celui qui porte le cylindre ne doit pas voir Malacca. Il doit être remis à ceux qui ouvrent les routes plus loin. »
— Plus loin où ? demandai-je.
Personne ne répondit. Je regardai les îles. Le vent. La mer. Tout semblait plus grand qu’avant.
Thouarau ne fuyait donc pas vers Malacca.
Varela non plus.
Malacca n’était peut-être qu’une étape. Ou un mensonge. Sotham prit le papier entre deux doigts.
— Et l’homme dans sa barque nous offre cela sans demander d’argent ?
— Il n’a peut-être pas besoin d’argent, dit Héveste.
— Alors que veut-il ?
Héveste regarda le signe gravé dans la cire.
— Que nous changions de route.
M’Banza leva les yeux.
— Tu crois ce message ?
— Non.
— Alors pourquoi y répondre ?
— Parce qu’il confirme ce que nous savons déjà : nous sommes attendus.
Le capitaine se tourna vers le maître d’équipage.
— Changez de cap. Plus au sud-est.
— Vers quoi ? demanda celui-ci.
Héveste désigna la carte.
— Vers les îles Nicobar.
Azim regarda les lignes mal dessinées.
— C’est dangereux.
— Oui.
— Et si le message est un piège ?
Héveste replia le papier.
— Alors nous entrerons dans le piège avant qu’il ne se referme sur nous.
Je regardai la mer derrière le navire. La petite embarcation avait disparu. Mais je ne cessais de penser à l’homme sous son chapeau de fibres, à son geste calme, à la jarre jetée dans l’eau comme s’il savait que nous la trouverions.
Quelqu’un suivait La Vigilante.
Quelqu’un suivait la Santa Madalena.
Et peut-être que, depuis le début, nous ne faisions que courir sur une route dessinée pour nous par d’autres.
Héveste donna son ordre.
— Cap au sud-est.
Les voiles tournèrent.
Les îles noires glissèrent lentement sur notre bâbord.
Et devant nous, au-delà de la mer incertaine, une autre route venait de s’ouvrir.
Suite du récit